L’Ukraine pourrait devenir le nouvel eldorado minier des Américains
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C’est un accord que personne n’imaginait, il y a encore quelques semaines, et qui pourrait être signé, vendredi 28 février, à Washington, entre le président américain Donald Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky, selon des sources diplomatiques. En échange d’une poursuite de son soutien économique et militaire, les États-Unis obtiendraient le droit d’exploiter les ressources minières de l’Ukraine, dont le sous-sol est riche de matériaux stratégiques.
Les contours de cet accord demeurent toutefois encore flous, notamment sur les garanties de sécurité apportées aux Ukrainiens, trois ans après le déclenchement de la guerre par la Russie.
« Donald Trump est obsédé par la dépendance des États-Unis vis-à-vis de la Chine sur les matériaux considérés comme stratégiques, explique Emmanuel Hache, économiste à l’IFP Énergies nouvelles et directeur de recherche à l’Iris. Son objectif est d’éviter que les Chinois, ou d’autres, foncent sur l’Ukraine en signant des partenariats, comme Pékin l’a fait avec beaucoup de pays africains. Il était dans la même logique quand il a évoqué une annexion du Groenland, en début d’année ».
Une grande tradition minièreL’Ukraine concentrerait environ 5 % des ressources minières mondiales et une étude publiée en 2023 par le Bureau français de recherches géologiques et minières (BRGM), faisait l’inventaire de plus d’une centaine de minerais. Le pays a également une longue tradition minière et pas seulement avec le charbon. En 2022, il se classait au dixième rang pour l’extraction de fer, selon World Mining Data, publication qui fait référence dans le secteur. Mais l’exploitation minière reste assez modeste. En 2024, l’Ukraine ne se classait qu’en quarantième position des pays producteurs de minerais, charbon inclus.
Le pays produit déjà trois minerais critiques : du manganèse (dont il est le huitième producteur mondial, selon World Mining Data), du titane (11e) et du graphite (14e), qui est indispensable pour fabriquer des batteries électriques. L’Ukraine disposerait ainsi de « 20 % des ressources mondiales estimées » de graphite, estime le BRGM. Il serait également « l’un desprincipaux pays d’Europe en matière de potentiel » d’exploitation du lithium, qui est également incontournable pour les batteries.
Beaucoup de minerais stratégiquesSelon l’inventaire déjà réalisé par le gouvernement ukrainien, il aurait aussi du strontium, qui sert dans la céramique et l’électronique ; du tantale, un métal gris que l’on retrouve dans les transistors, les turbines d’avion ou les prothèses dentaires ; du niobium, utilisé pour créer des alliages supraconducteurs ; du beryllium, qui donne plus de résistance aux matériaux pour construire les fusées et les satellites ; et de la magnétite, pour la fabrication d’acier.
« Sur les 34 matériaux considérés comme critiques par la Commission européenne, 21 sont en Ukraine », souligne Emmanuel Hache, en rappelant que le dernier rapport de l’Institut américain de géologie, cite l’Ukraine 28 fois dans son tableau des ressources minières de la planète.
Incertitudes sur les capacités d’exploitationLe document, qui devrait être signé à Washington, stipulerait qu’Américains et Ukrainiens exploitent en commun des richesses minières et que les revenus iraient dans un fonds « conjoint à l’Ukraine et l’Amérique ». Des compagnies américaines pourraient ainsi obtenir des concessions sur vingt ou trente ans. Mais tout est encore très vague.
Donald Trump évoque, par ailleurs, l’extraction de terres rares. Les autorités ukrainiennes affirment en disposer, mais personne ne sait à ce jour s’il y a des volumes exploitables, pour quels niveaux investissements et avec quelle rentabilité.
Les données sur lesquelles s’appuie le gouvernement ukrainien datent, de surcroît, « de l’ère soviétique » et d’éventuelles ressources « seraient difficiles à exploiter », souligne l’agence de notation S&P Global, dans une note. Une partie se trouverait, par exemple, dans la région de Zaporijjia, actuellement occupée par les Russes. Le gisement de Chevtchenkivske, qui recèlerait notamment du lithium, du tantale et du niobium, est, quant à lui à moins de dix kilomètres du front.
Grand marchandageLa Russie tente aussi de se positionner. « Nous sommes prêts à attirer des partenaires étrangers dans nos nouveaux territoires historiques qui ont été restitués à la Russie », a expliqué le président Vladimir Poutine, dans un entretien à la télévision, le 24 février, en invitant les Américains à venir.
«Chacun avance ces pions, mais ce marchandage ressemble de plus en plus à du grand n’importe quoi, avec l’Ukraine comme nouvelle terre sacrificielle, sans compter les risques de corruption quand il y a autant d’intérêts économiques en jeu », estime Emmanuel Hache.
Reste enfin la question du raffinage de tous ces minerais stratégiques, une fois qu’ils sont sortis de terre. Les techniques sont connues et maîtrisées mais nécessitent beaucoup d’énergie. Pour les experts, il semble difficile de réaliser le raffinage en Ukraine, alors qu’une partie des infrastructures ont été détruites. Sauf à les reconstruire très vite.
La Croıx